Méditation sur l’Évangile du dimanche

14 août 2022 : Luc 12, 49-53

Lien vers les lectures de la Messe

« Je suis venu séparer… »

          Tout amour, toute amitié – surtout dans les commencements – doivent surmonter la tentation de la fusion. Tentation de croire que l’autre pourra combler mon vide, mon attente, mon manque ; ou tentation de confondre l’amour avec le sentiment d’exister – de se sentir vivant – parce que l’autre a besoin de moi. C’est pourquoi la maturité de la relation passe souvent par la déception : je découvre que l’autre est différent de moi, qu’il n’est pas moi, qu’il n’est pas pour moi, mais – et c’est bien plus beau – qu’il est, tout simplement. Il n’est pas celui qui me “complète”, mais celui que je choisis d’aimer pour lui-même, sans lui demander d’être ce que je veux qu’il soit. C’est l’aimer parce qu’il existe, et en rendre grâce, gratuitement, librement.

          C’est cela la chasteté : aimer sans vouloir posséder l’autre, sans “mettre la main” sur lui. Accepter le vide qui nous sépare, séparation qui n’est pas éloignement, mais chemin pour nous rejoindre, dans la distinction de nos personnes et non la fusion. Car séparer, c’est pouvoir distinguer, donc à la fois différencier et identifier. Me mettant à distance de l’autre, je peux enfin le voir, le contempler… “tout entier”. Comme pour prendre une photo, il faut savoir reculer.

          La chasteté en ce sens ressemble à la création : séparant ceux qui pourraient se croire semblables, Dieu a donné à chacun d’exister. Ainsi il a séparé la lumière des ténèbres, le ciel de la terre, et la terre des eaux. Il les a séparés et, par là-même, il les a créés, chacun en leur nature propre.

          Ne serait-ce donc pas la même chose qu’il opère lorsqu’il sépare le père et le fils, la mère et la fille, la belle-mère et la belle-fille ? Il sépare en effet ceux qui pourraient se croire semblables, ceux qui pourraient s’identifier, s’aimer d’un amour fusionnel, ou encore se haïr et se jalouser – ce qui n’est que le revers de l’amour possessif. Car remarquons-le bien, nul besoin de séparer homme et femme – c’est-à-dire le père de la fille, la mère du fils… Eux savent bien qu’ils sont différents ! Ils pensent même ne pas venir de la même planète : eux viennent de mars, et elles de Vénus ! L’altérité préserve de la fusion.

          Or Jésus vient séparer : il vient redonner au vide, au manque – voire à la déception – la place qui lui revient. Et c’est ce feu-là qu’il veut apporter sur la terre, celui de l’amour vrai de l’autre – et de moi-même – qui permet à chacun d’être lui-même… Cet amour qui est respect de l’autre, patience, bienveillance, douceur.

          Mais la peur nous gouverne souvent : par peur de perdre l’autre, je refuse la distance… Oserais-je donc le laisser libre de m’aimer ? N’est-ce pas ce que Dieu lui-même a fait en nous donnant la liberté, la liberté de l’aimer ou de le refuser ?

          Et si j’apprenais à aimer ? Si je laissais Jésus “séparer” ?

Version pdf : « Je suis venu séparer… »

Retrouver les méditations précédentes :

22 juillet 2022, Sainte Marie-Madeleine – Jn 20,1-18 : « Présence et absence ! »

17 juillet 2022, Lc 10,38-42 : « La meilleure part ! »

10 juillet 2022, Lc 10,25-37 : « Bandits ! »

3 juillet 2022, Lc 10,1-12.17-20 : « Un peu de pudeur ! »

26 juin 2022, Lc 9,51-62 : « Que veux-tu ? »

19 juin 2022, Solennité du Saint-Sacrement – Lc 9,11b-17 : « Incapacité et surabondance »

12 juin 2022, Sainte Trinité – Jn 16, 12-15 : « Tout ce que possède le Père est à moi »

5 juin 2022, Pentecôte – Jn 14, 15-16.23b-26 : « Celui qui le désire, qu’il reçoive ! »

29 mai 2022, Jn 17,20-26 : « Que tous soient un »

22 mai 2022, Jn 14, 23-19 : « Si vous m’aimiez, vous seriez dans la joie »

15 mai 2022, Jn 13, 31-33a.34-35 : « Felix culpa »

8 mai 2022, Jn 10,27-30 : « Dans sa main »

1er mai 2022, Jn 21,1-19 : « Là où tu ne voudrais pas aller »

Pâques 2022 : « Ouverture »